Mesdames, Messieurs,
Je suis très heureux d’ouvrir ce matin ce 5ème forum stratégique franco-allemand consacré à la sécurité en Asie à l’invitation de la Fondation Adenauer et de l’IFRI et de pouvoir intervenir plus particulièrement sur le thème de l’émergence de la Chine comme puissance asiatique du XXIème siècle et des enjeux que cela représente pour l’Europe notamment en matière de sécurité.
Chaque occasion d’approfondir le dialogue entre la France et l’Allemagne est une chance pour faire avancer l’Europe. On ne peut que se féliciter de l’adoption du traité simplifié sur la réforme des institutions européennes qui devrait améliorer la gouvernance de l’Union européenne et lui permettre de faire entendre sa voix sur la scène internationale. Notre mission, c’est justement d’aider à définir cette voix particulière de l’Europe, à la faire vivre et à lui permettre d’être utile au monde.
Ce forum s’inscrit donc pleinement dans le cadre du processus de consolidation du dialogue franco-allemand qui est à l’œuvre depuis plusieurs mois à l’initiative commune d’Angela MERKEL et de Nicolas SARKOZY. Comme la montré le dernier conseil des ministres franco-allemand à Berlin, la coopération intergouvernementale entre nos deux pays fonctionne bien et nous permet de préparer déjà les prochaines étapes de la construction européenne comme la présidence française de 2008 et les élections européennes de 2009.
Cette coopération se prolonge aujourd’hui à travers un dialogue renforcé entre les partis politiques -l’UMP et la CDU- qui constitue une étape nouvelle des échanges franco-allemands qui doit permettre d’avancer vers l’établissement de diagnostics et de propositions partagés dans de nombreux domaines, y compris concernant les relations internationales.
Les Chinois sont eux-mêmes très demandeurs de ce dialogue tous azimuts et souhaitent engager des partenariats de long terme avec leurs interlocuteurs européens. Au début du mois, j’ai ainsi reçu à Paris M. Zhang ZHIJUN, chef du Comité Central du Parti Communiste Chinois, qui venait en Europe pour expliquer les conclusions du récent XVIIème Congrès du PCC.
Au cours de cette rencontre, j’ai pu constater, à nouveau, combien la vision des relations internationales des responsables chinois était proche de la nôtre concernant, en particulier, la nécessité de promouvoir un « monde multipolaire » dans lequel les grandes nations pourront établir des partenariats stratégiques notamment sur une base régionale.
Le XVIIème congrès du PCC a choisi comme mot d’ordre "la réforme et l’ouverture sur l’extérieur" qu’il promeut à travers l’expression "la voie du socialisme à la chinoise".
Les 5 priorités de ce nouveau programme concerneront la qualité du développement économique, le développement de la démocratie, le renforcement de la culture, l’accroissement de la qualité des services sociaux et l’environnement.
Sur tous ces sujets, la Chine sait qu’elle est attendue. C’est pourquoi sa volonté d’ouverture réaffirmée aujourd’hui doit être prise au sérieux. C’est notre devoir d’accepter la main tendue par la Chine à tous ceux qui veulent favoriser son émergence pacifique mais nous devons l’accepter avec l’exigence et la sincérité qui conviennent à la véritable amitié.
En installant la relation euro-chinoise dans le cadre d’un dialogue constructif et d’un partenariat stratégique, nous faisons le choix de refuser de considérer d’abord la Chine comme une menace et de penser son émergence comme une source de conflits inéluctables.
Or, si la volonté de paix de notre partenaire est sincère, c’est d’abord parce qu’elle correspond à son intérêt national bien compris. Une Chine intégrée dans le jeu mondial des puissances n’aura pas intérêt à devenir une menace pour ses voisins ou pour le monde. Elle ne sera pas confrontée à des réactions protectionnistes qui pourront la détourner de la voie du dialogue pour celle de l’isolement qui est souvent mauvaise conseillère. C’est donc en créant des liens d’interdépendances que nous limiteront nos craintes respectives.
Ma position n’est pas celle de la naïveté. Je connais l’effort militaire de la Chine et son objectif de posséder avant 2030 l’armée la plus high tech du monde. Je reste convaincu que l’idéal chinois est de gagner sans livrer bataille.
Pourquoi la Chine est-elle attentive à l’Europe ?
Sans doute est-ce d’abord par ce que cette dernière constitue un partenaire incontournable pour son développement. L’accès au marché européen constitue, ainsi, un enjeu stratégique pour la Chine tout comme l’ensemble de nos relations en matière d’investissement, de recherche, de coopération dans le domaine nucléaire ou aéronautique.
Ensuite, il est vrai qu’il existe de bonnes relations entre la Chine et l’Europe fondées sur le respect, la sympathie et l’absence de rivalités stratégiques. Pour un pays continent comme la Chine, l’Europe est une dimension pertinente. Le marché européen, la politique commerciale européenne, le rôle que joue l’Europe à l’OMC, l’Euro contribuent à faire de l’Europe un partenaire apprécié.
Nous connaissons également les attentes de la Chine en matière stratégique à l’égard de l’Europe. Elles tiennent en trois points : une approche plus conforme à la position chinoise sur Taïwan, la levée de l’embargo sur les armes qui date de Tien An Men et la reconnaissance du statut d’économie de marché.
Sur ces trois attentes chinoises, nous savons que les Européens ne sont pas toujours unis, ce qui affaiblit leur poids. Nous savons aussi que les attentes de la Chine sont raisonnables et qu’elles appellent la plus grande considération si l’on veut progresser dans la voie d’un partenariat stratégique.
Que peut apporter la Chine pour favoriser la sécurité ?
D’abord, il faut rappeler que nous avons intérêt à la stabilité de la Chine. Son développement économique constitue, en effet, la première des garanties de sécurité de l’ensemble de l’Asie et même du monde. L’échec de la Chine et son affaiblissement ouvriraient une ère d’incertitude et de menaces aux conséquences dramatiques.
Le gouvernement chinois a conscience des risques d’un développement mal maîtrisé à la fois pour ses équilibres internes et pour la région. En interne, il essaye de maîtriser la croissance économique et de gérer les conséquences sociales d’un développement rapide. A l’extérieur, il est attentif aux conséquences de la croissance chinoise sur l’évolution des prix des matières premières par exemple.
Sur le plan stratégique, la Chine est prête à assumer ses responsabilités dans les affaires internationales afin de participer à la construction d’un monde harmonieux. Elle soutient la coopération internationale afin de permettre la sauvegarde effective de la sécurité collective. Elle participe, en particulier, à la sécurité de l’Asie de l’Est en luttant contre la prolifération.
Il y a même une forme de division du travail qui semble s’esquisser. Alors que les Européens sont impliqués à fond dans le traitement du dossier iranien, nos amis chinois se sont impliqués dans le dossier nucléaire nord-coréen. C’est la bonne illustration de ce qu’il faut arriver à faire à l’avenir.
Dans ces conditions, il n’est pas exagéré de considérer que la Chine représente moins une menace pour la sécurité de l’Asie qu’elle ne constitue, au contraire, une part essentielle de la solution pour la sécurité du monde.
Que ce soit en Afrique au Darfour, au Liban, dans la lutte contre le terrorisme, la Chine, membre du Conseil de sécurité de l’ONU tient son rang et entend être utile. C’est une nouvelle réalité à laquelle nous devons simplement nous habituer. Comme chaque fois qu’une nouvelle puissance émerge, il y a des peurs qui ressurgissent, des rancoeurs qui se réveillent. Le rôle de l’Europe doit être précisément d’accompagner l’émergence chinoise pour tranquilliser ceux qui auraient besoin de l’être.
J’ai organisé cet été à Poitiers un séminaire intitulé « La Chine en 2020 : les réponses européennes » dans le cadre de la Fondation Prospective et Innovation au cours duquel est intervenu notamment M. Tao CHENG, le vice-président de la Institut de la politique étrangère du peuple chinois. Pour nous convaincre que la Chine n’était pas une menace, celui-ci nous a rappelé à cette occasion que le PIB chinois par tête d’habitant ne se situait qu’à la 110ème place dans le monde, que les dépenses militaires restaient relativement limitées par rapport aux pays développés et, qu’en vingt ans, la Chine avait réduit ses effectifs militaires de 2 millions de soldats.
Le propos est orienté évidemment, « la Chine qui sait plaire cache parfois la Chine qui veut vaincre ».
Nous ne sommes pas sans savoir que la modernisation des armées chinoises compense qualitativement ces réductions d’effectifs mais il est important de noter que la Chine privilégie délibérément le développement économique aux dépenses d’armement. C’est aussi une chance pour la sécurité que les Européens peuvent saisir compte tenu de leur grande expérience des mécanismes de sécurité collective permettant de réduire le volume des armements conventionnels. Il faut absolument que le capital d’expériences de l’Europe acquis dans le contexte de la guerre froide puisse être mis à la disposition de nos amis asiatiques.
En cela, la question de l’embargo devra aussi trouver sa place car c’est une chose que d’inciter à la maîtrise des armements et cela en est une autre que de maintenir un partenaire stratégique dans une situation d’ostracisme aux côtés de la Somalie. Le mécontentement de la Chine est, à cet égard, bien compréhensible.
La Chine n’est pas une démocratie au sens où on l’entend en Occident mais elle progresse dans la construction d’un Etat de droit. Depuis 25 ans, elle se dote d’un corpus juridique dans lequel le volet « droits de l’homme » n’est plus ignoré. La Chine réfléchit ainsi à la création d’un statut des ONG qui pourraient agir dans le domaine de l’environnement. C’est une évolution qu’il faut saluer et encourager. C’est tout le sens du partenariat global entre l’Europe et la Chine que j’appelle de me vœux depuis longtemps et qui se dessine aujourd’hui.
L’année prochaine, quelques semaines seulement après les Jeux olympiques de Pékin, la France aura la responsabilité de l’organisation du sommet Europe-Chine. Le président de la République y attache la plus grande importance et Jean-Pierre JOUYET, notre secrétaire d’Etat chargé des Affaires européennes a reçu pour mission d’en assurer la préparation. 45 pays d’Europe et d’Asie sont attendus afin de donner un cadre politique renforcé aux relations euro-chinoises dans tous les domaines, y compris les droits de l’homme qui font déjà l’objet d’un dialogue spécifique. Des avancées devraient en particulier concerner les visas, l’énergie et l’environnement.
A travers le renforcement de la relation euro-chinoise, nous travaillons à construire un monde « plus harmonieux », car un monde de paix est un monde d’équilibres. Dans ce contexte, chacun doit méditer la phrase de Thucydide « de toutes les manifestations de puissance, la plus impressionnante, c’est la retenue ».
Je vous remercie.
CarnetJPR sur iPhone